Andrés Izarra, Pulso,
5/1/2026
Traduit par Tlaxcala
Andrés Izzara (1969) est un journaliste chaviste vénézuélien qui a été deux fois ministre et a rompu avec Maduro en 2018, estimant que si Chávez avait un projet socialiste, Maduro misait sur un « projet néolibéral de droite ». Il vit en exil à Berlin. Nous publions cette traduction à titre purement informatif.
Aux premières heures du 3 janvier, Donald Trump a fait ce que beaucoup disaient qu’il ne pourrait pas faire sans en payer le prix fort : un changement de régime au Venezuela. Des hélicoptères Chinook transportant des forces Delta sont entrés à Caracas, ont enlevé Maduro et l’ont déposé quelques heures plus tard dans une cellule à Brooklyn. Le 5 janvier, il a été présenté à un juge fédéral, inculpé pour narco-terrorisme.
Un succès suspect tant il est impeccable
Pour emmener Noriega en 1989,
les USA avaient dû raser El Chorrillo et tuer des milliers de personnes. L’opération
avait pris près d’un mois. Où était l’armée « chaviste » ? Les collectifs armés
? La Milice bolivarienne ? Les roquettes russes ? La « guerre populaire
prolongée » qu’ils promettaient ? « Ce n’est pas d’entrer qui est facile, c’est
de sortir », fanfaronnaient-ils. Ils sont entrés, sont sortis et l’ont emmené
sans la moindre résistance.
L’histoire devra élucider les détails de la négociation qui a ouvert les portes d’une prison fédérale de haute sécurité aux USA à Maduro et à sa femme. Le succès tactique n’est pas revenu qu’aux forces spéciales usaméricaines. Il revient à une trahison parfaitement exécutée.
Le triomphe stratégique
Cette opération redéfinit le
« changement de régime » pour le XXIe siècle, à la lumière des
bourbiers irakiens et afghans. Son triomphe stratégique est d’obtenir le
contrôle effectif du Venezuela sans payer le prix de la reconstruction
nationale (nation-building). Pas de reconstruction institutionnelle, pas
de désarmement des milices, pas de création de nouvelles forces de sécurité.
Pas d’occupation avec cent mille soldats pendant une décennie. Pas d’insurrection,
pas de vide de pouvoir, pas de chaos à gérer.
Trump l’a dit sans détour :
il s’agit de capturer des ressources, en commençant par le pétrole. La
démocratie peut attendre.
Ce que Trump exécute aujourd’hui,
avec la collaboration enthousiaste des Rodríguez [Delcy et son frère Jorge,
ancien vice-président, ancien président de l’Assemblée et grand magouilleur,
NdT], n’est pas une libération : c’est une appropriation néocoloniale. Il s’arroge,
par la force pure, le droit de gouverner le pays. De décider qui commande et
qui ne commande pas. D’ouvrir le sous-sol vénézuélien à ses compagnies
pétrolières. D’administrer un pays de 31 millions d’habitants comme s’il s’agissait
d’une concession.
S’il s’agissait d’une
transition démocratique, si Delcy était le pont temporaire que certains
imaginent, il y aurait des élections dans quelques mois, pas une période d’adaptation
à l’occupation pétrolière usaméricaine.
Le changement de régime n’a pas eu lieu pour la démocratie vénézuélienne. Il a eu lieu pour le contrôle yankee.
Delcy n’est pas une Balaguer
Certains disent que Delcy
serait une Balaguer : la continuiste qui prépare la transition démocratique. Elle
ne l’est pas. Trujillo avait construit un régime personnaliste, il incarnait l’État.
Quand on l’a tué, le vide était inévitable. Balaguer a servi d’amortisseur
pendant l’organisation de la transition.
Le madurisme, c’est autre
chose. Ce n’est pas un régime personnaliste, mais patrimonial : un réseau de
militaires, de bureaucrates et d’hommes d’affaires qui a capturé l’État pour l’administrer
comme un butin. Un régime ne se définit pas par les noms qui l’occupent ni par
sa rhétorique. Il se définit par la façon dont le pouvoir fonctionne : à qui il
doit allégeance, sous quelle pression il opère, quelles sont les limites de ce
qu’il peut faire ou dire.
Pendant des années, le
madurisme s’est légitimé, du moins dans le discours, par sa « résistance » aux USA.
Ils pouvaient être corrompus, autoritaires ou incompétents, mais ils étaient «
anti-impérialistes ». Cette fiction leur donnait une cohésion interne et un
soutien politique. Cette fiction est terminée.
Aujourd’hui, Delcy Rodríguez
est là où elle est parce que Trump l’y a mise. Elle doit son poste à
Washington. Elle peut répéter des slogans, garder le cabinet, invoquer Chávez,
même diriger la campagne « Free Maduro ». Mais la substance du régime a changé.
De facto, c’est un pouvoir subordonné aux diktats usaméricains.
Le triomphe de Trump a été de
sortir Maduro du siège du conducteur alors que la voiture roulait, et de s’y
asseoir lui-même.
Quand le leader d’un régime
personnaliste tombe, le système s’effondre. Il n’y a plus d’État sans lui. Quand
le parrain d’une mafia tombe, la structure ne s’effondre pas : elle s’adapte.
Elle cherche un nouveau patron. Elle négocie sa survie. Les allégeances ne sont
ni idéologiques ni morales. Elles sont contractuelles. Ce qui importe, c’est de
rester dans le business.
C’est pourquoi Trump a pu
enlever le parrain sans démanteler la structure. Il n’a pas détruit l’appareil
chaviste pour construire quelque chose de nouveau. Il l’a capturé et l’a mis à
son service.
Voilà le changement de régime
parfait. Non parce qu’il est moralement acceptable ou légalement justifiable,
mais parce qu’il atteint l’objectif, le contrôle d’un pays, sans assumer les
coûts qui ont englouti les USA en Irak et en Afghanistan.
Il n’y aura pas à expliquer
pourquoi des soldats meurent à Caracas dans cinq ans. Ni à justifier des
milliers de milliards de dollars en reconstruction. Il y aura du pétrole qui
coulera, des contrats signés et un gouvernement local qui obéit sans que
Washington ait à gouverner directement. C’est pourquoi c’est historique. Non
pas à cause de l’opération militaire, mais à cause du modèle qu’elle inaugure :
Ne pas détruire les États.
Les capturer.
Ne pas occuper des
territoires. Contrôler les élites.
Ne pas construire des
nations. Rediriger celles qui existent.
Et tout a fonctionné parce
que le régime de Maduro n’était pas révolutionnaire, mais mafieux. Et les États
mafieux, par leur nature même, sont transférables.





