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30/08/2025

SARAH B.
L’IA qui a déclenché une guerre : comment Palantir et l’AIEA ont alimenté l’attaque d’Israël contre l’Iran


Un logiciel à 50 millions de dollars conçu pour la contre-insurrection oriente désormais la diplomatie nucléaire... et pourrait avoir mis le feu aux poudres d’une guerre régionale.

Sarah B., DD Geopolitics, 19/6/2025
Traduit par Tlaxcala

Le 12 juin 2025, Israël a lancé l’opération “Réveil du Lion”, une campagne aérienne de grande envergure qui a bombardé l’installation nucléaire iranienne de Natanz, ravagé Ispahan et tenté de percer le bunker fortifié de Fordow. Des centaines de personnes ont trouvé la mort, parmi lesquelles le commandant du Corps des gardiens de la révolution islamique Hossein Salami, le scientifique nucléaire Fereydoun Abbasi et de nombreux civils. Le Premier ministre Benjamin Netanyahou a qualifié cette frappe de « coup porté au cœur » des ambitions nucléaires de l’Iran. Le président Donald Trump, soutenu par le général Michael Kurilla du CENTCOM, a mis en garde contre des conséquences « brutales », citant un rapport de l’AIEA du 31 mai qui signalait la présence de 409 kg d’uranium enrichi à 60 %, soit une quantité suffisante pour fabriquer neuf bombes si elle était raffinée.

« La résolution de l’AIEA a donné à Israël un prétexte pour attaquer nos installations. » — Abbas Araqchi, ministre iranien des Affaires étrangères

Mais que se passerait-il si les renseignements à l’origine de cette guerre ne provenaient pas des satellites du Mossad ou du Pentagone, mais du logiciel d’une agence des Nations unies ? Depuis 2015, l’AIEA s’appuie sur la plateforme Mosaic de Palantir, un système d’intelligence artificielle à 50 millions de dollars qui passe au crible 400 millions de points de données (images satellites, réseaux sociaux, registres du personnel) afin de prédire les menaces nucléaires. Le 12 juin, l’Iran a divulgué des documents qui, selon lui, prouvaient que le directeur général de l’AIEA, Rafael Grossi, avait partagé les résultats de Mosaic avec Israël, transformant ainsi l’agence en un « outil d’agression ». Cette accusation fait écho à une tendance : avant 2025, les données de Mosaic ont contribué à façonner les sanctions et même les décisions d’aide de l’ONU, malgré les risques de partialité.


Palantir, cofondée par Peter Thiel, un allié de Trump, alimente le ciblage de l’armée israélienne à Gaza et l’IA sur le champ de bataille en Ukraine. Son rôle au sein de l’AIEA, qui était de garantir la conformité, tend désormais vers la militarisation. Alors que l’Iran suspend la surveillance et menace de révéler les secrets nucléaires d’Israël à Soreq, les enjeux sont apocalyptiques. Cette enquête cherche à comprendre comment Mosaic est devenu un prétexte à la guerre, pourquoi Israël avait besoin d’une couverture et si l’IA privatisée menace désormais la paix mondiale.

 Infographie de l’AIEA, 2016

L’intégration discrète de Palantir au sein de l’AIEA

Depuis 2015, l’AIEA utilise discrètement la plateforme Mosaic de Palantir pour surveiller les activités nucléaires en Iran. Ce logiciel, initialement conçu pour la contre-insurrection usaméricaine, ingère des centaines de millions de points de données, notamment des images satellites, des réseaux sociaux, des flux commerciaux et des métadonnées, afin de cartographier des sites, d’identifier des liens entre des personnes et de déduire des « intentions » nucléaires. En 2018, Mosaic avait traité plus de 400 millions d’objets de données distincts et contribué à faciliter plus de 60 inspections inopinées de sites iraniens dans le cadre du Plan d’action global conjoint (JCPOA). Ces résultats ont été intégrés dans les rapports officiels de l’AIEA sur les garanties et largement acceptés par les États membres de l’ONU et les régimes de non-prolifération comme des évaluations crédibles et fondées sur des preuves.

L’AIEA n’a jamais débattu publiquement de la participation de Palantir. En 2018, elle a discrètement renouvelé un contrat de 50 millions de dollars pour Mosaic, consolidant ainsi le rôle de l’entreprise en tant qu’outil clé de la surveillance nucléaire mondiale. L’entreprise elle-même vante ce partenariat sur son site web, qualifiant Mosaic de « pierre angulaire des garanties nucléaires internationales ». Mais contrairement aux outils de surveillance traditionnels, Mosaic n’est pas un système passif. Il effectue des analyses prédictives, évaluant non seulement ce qu’un État a fait, mais aussi ce qu’il pourrait faire, sur la base de modèles comportementaux dérivés de la doctrine antiterroriste. Cette fonctionnalité a été conçue pour le ciblage sur le champ de bataille, et non pour la conformité juridique.

«C’est comme Minority Report pour l’uranium », a ironisé un responsable de l’AIEA, décrivant le pouvoir prédictif de Mosaic.

Cette distinction s’est estompée. Le logiciel de Palantir a joué un rôle central dans l’identification des installations iraniennes suspectes à Turquzabad et Marivan, sites cités par la suite dans les délibérations de l’ONU et les accusations publiques israéliennes. Ces évaluations, dérivées d’un logiciel conçu pour les zones de guerre, ont été présentées par un organisme neutre de l’ONU comme des renseignements fiables. Certains experts nucléaires ont tiré la sonnette d’alarme. « L’IA prédictive et les garanties ne font pas bon ménage », a déclaré en 2023 un ancien analyste senior de l’AIEA. « Cela transforme la surveillance en prétexte. »

Le problème ? La généalogie de Mosaic crie au parti pris. Financé par In-Q-Tel, la branche venture capital de la CIA, Palantir alimente le ciblage de l’armée israélienne à Gaza et les frappes de drones en Ukraine. Les algorithmes opaques de Mosaic, non vérifiables et propriétaires, risquent de transformer l’AIEA d’inspecteur neutre en proxy de données pour une guerre préventive. Comme nous le verrons avec le rôle de Fordow, ce logiciel a peut-être déjà franchi cette ligne, menaçant le Traité de non-prolifération qu’il était censé défendre.

Mosaic n’est pas seulement une base de données, c’est une arme stratégique. Les supports promotionnels de Palantir vantent sa capacité à « visualiser et préparer les escalades », en cartographiant les sites, en identifiant les experts nucléaires et en analysant les menaces régionales. Ce pouvoir s’est concrétisé dans le rapport de l’AIEA du 31 mai 2025, qui déclarait que les 408,6 kg d’uranium enrichi à 60 % détenus par l’Iran constituaient une violation des règles de conformité sur des sites tels que Lavisan-Shian et Turquzabad. Le 6 juin, une résolution de l’AIEA initiée par les USA  a censuré l’Iran par 19 voix contre 3, une première en 20 ans, ce qui a poussé Téhéran à crier au « théâtre politique ». Six jours plus tard, Israël a frappé.

La « menace Fordow » et le discours sur le danger imminent

Lorsque les avions de l’opération « Réveil du Lion » d’Israël ont survolé le bunker montagneux de Fordow le 12 juin, ils ont pris pour cible le cœur du défi nucléaire iranienne, du moins selon le discours officiel. Le rapport de l’AIEA du 31 mai 2025 avait tiré la sonnette d’alarme : les 408,6 kg d’uranium enrichi à 60 % de l’Iran, dont 166,6 kg à Fordow, pouvaient permettre de fabriquer « neuf bombes nucléaires » s’ils étaient raffinés, ce qui faisait craindre un « détournement » vers des sites non déclarés comme Turquzabad. Ce rapport, alimenté par la plateforme Mosaic de Palantir, a alimenté une censure le 6 juin et les frappes israéliennes, tuant des centaines de personnes, dont le scientifique Fereydoun Abbasi. Mais la menace de Fordow était-elle réelle ou s’agissait-il d’un prétexte généré par un logiciel ?


Victimes de l’agression israélienne : le professeur Mohammad-Mehdi Tehranchi, le Dr Fereydoun Abbasi, le général de division Gholam Ali Rashid, le général de division Hossein Salami

L’AIEA a donné à Israël un prétexte pour attaquer nos installations. — Abbas Araqchi, ministre iranien des Affaires étrangères

Mosaic, qui a traité 400 millions de points de données depuis 2015, a cartographié les cascades de centrifugeuses de Fordow et les images satellites, signalant les anomalies comme des menaces. Son intelligence artificielle, conçue pour la contre-insurrection, prédit les intentions, ce qui est parfait pour élaborer un récit de « neuf bombes ». Le rapport du 31 mai citait des traces non déclarées à Lavisan-Shian et Turquzabad, faisant écho à 2018, lorsque les conclusions de Mosaic avaient déclenché des sanctions malgré les allégations iraniennes de « sabotage . Le chef du programme nucléaire iranien, Behrouz Kamalvandi, a affirmé en 2025 que les coordonnées de Turquzabad avaient été « plantées », suggérant ainsi l’existence de preuves fabriquées. La fuite iranienne du 12 juin, affirmant que Rafael Grossi avait partagé les données de Mosaic avec Israël, a renforcé les soupçons.

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Documents de l’AIEA divulgués

Les aveux de Grossi à CNN le 18juin (« aucune preuve d’un programme d’armement systématique ») ont sapé l’urgence, laissant entendre que les résultats de Mosaic étaient exagérés. Avant 2025, les données de Mosaic sur Turquzabad pour 2016-2018 ont motivé les sanctions de l’ONU, considérées comme des preuves fiables malgré leurs lacunes. Le Programme alimentaire mondial des Nations unies s’est également appuyé sur Mosaic pour prendre ses décisions d’aide pour 2019-2023, ce qui montre l’influence de Palantir. En 2025, Israël s’est emparé des alertes de Mosaic concernant Fordow, Netanyahou affirmant que l’Iran était « à quelques mois de la bombe ». Pourtant, les stocks de Fordow ont augmenté de manière régulière, et non soudaine, ce qui suggère une crise fabriquée de toutes pièces.

Les algorithmes de la boîte noire de Mosaic, sujets aux faux positifs comme l’avait averti Ali Vaez, risquent de transformer le bruit en guerre. Son rôle à Gaza et en Ukraine, à l’image de son utilisation par l’AIEA, brouille la frontière entre conformité et combat. Si Israël a exploité les données de Mosaic, comme le prétend la fuite iranienne, l’AIEA est devenue un vecteur de guerre involontaire.

De la conformité au casus belli

Lorsque les avions israéliens ont survolé Natanz, tentant de détruire les centrifugeuses dans le cadre de l’opération « Réveil du Lion », les yeux du monde se sont tournés vers un rapport de l’ONU qui a mis le feu aux poudres. Le rapport de l’AIEA du 31 mai 2025 (GOV/2025/25) déclarait que les 409 kg d’uranium enrichi à 60 % détenus par l’Iran suffisaient pour fabriquer « neuf bombes nucléaires » s’ils étaient raffinés, citant des traces non déclarées à Lavisan-Shian, Turquzabad et deux autres sites. Bien qu’aucun programme d’armement n’ait été prouvé, l’avertissement du rapport concernant un « détournement potentiel » a déclenché une tempête diplomatique.

« La résolution de l’AIEA a fourni à Israël un prétexte pour attaquer », a déclaré le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araqchi.

Le rapport de l’AIEA du 31 mai s’appuyait sur les données de la plateforme Mosaic de Palantir. Installée au siège de l’AIEA à Vienne depuis 2015, l’IA de Mosaic analyse plus de 400 millions de points de données pour produire des modèles prédictifs du comportement nucléaire. Cela comprend des simulations de la capacité des centrifugeuses, des registres de expéditions signalés, du personnel identifié et des images satellites recoupées. Ses évaluations ont directement influencé la résolution de censure adoptée par 19 voix contre 3 le 6 juin, la première réprimande officielle de l’Iran depuis l’ère du JCPOA.

L’Iran a immédiatement dénoncé cette résolution comme étant du « théâtre politique ». Le 12 juin, alors que les missiles tombaient, les médias d’État iraniens ont publié des documents affirmant que le directeur général de l’AIEA, Rafael Grossi, avait partagé les résultats de Mosaic avec les responsables de la sécurité israéliens. La fuite citait un « panel pro-israélien » basé aux USA qui aurait reçu des données préalables sur Fordow et Turquzabad. Bien que non vérifiés, ces documents faisaient écho à la plainte déposée par l’Iran en 2018, selon laquelle les conclusions tirées grâce à Mosaic, alors concernant Turquzabad, étaient tombées entre les mains des Israéliens.


"Le supermarché atomique secret de l'Iran à Turquzabad" : Netanyahou à l’AG des NU, le 27 septembre 2018

Les déclarations publiques de Grossi ont brouillé les pistes. Dans une interview accordée à CNN le 18 juin, il a précisé : « Nous n’avions aucune preuve d’un programme d’armement systématique. » Cette admission, quelques jours après les frappes israéliennes, a sapé le ton alarmiste du rapport du 31 mai. Elle a soulevé une question cruciale : s’il n’y avait aucune preuve de l’existence d’une bombe, pourquoi l’AIEA semblait-elle agir comme une agence de renseignement ?

La réponse réside dans la conception de Mosaic. Conçu à l’origine pour identifier les activités insurgées en Irak et en Afghanistan, Mosaic déduit les intentions hostiles à partir d’indicateurs indirects (métadonnées, modèles comportementaux, trafic de signaux) et non à partir de preuves confirmées. Lorsqu’il est réutilisé pour la surveillance nucléaire, ce raisonnement transforme la corrélation en alerte. Le fait que Mosaic alimente également les systèmes de ciblage de l’armée israélienne à Gaza et en Ukraine rend sa présence au sein de l’AIEA d’autant plus explosive.

Les algorithmes privatisés ne sont pas soumis à la Charte des Nations unies ni au Traité de non-prolifération. Ils produisent des conclusions sans transparence, et leurs erreurs ont des conséquences. Dans ce cas précis, ils ont contribué à provoquer une rupture diplomatique, voire une guerre.

Le 19 juin, l’Iran a intensifié ses efforts : il a publié une lettre accusant Grossi de violer le droit international, d’aider à l’agression et d’alimenter une guerre préventive. Il a cité les données de Mosaic comme étant à l’origine de cette situation et a menacé d’intenter une action en justice en vertu des Conventions de Genève. Avec l’arrêt des inspections depuis le 14 juin et la menace de l’Iran de révéler le programme nucléaire israélien à Soreq, le régime de garanties est en train de s’effondrer.

Pourquoi Israël avait besoin d’une couverture

Lorsque l’opération « Rising Lion » d’Israël a pris pour cible des sites iraniens en juin, il ne s’agissait pas seulement d’uranium. Les frappes israéliennes, justifiées par un rapport de l’AIEA signalant que les 409 kg d’uranium enrichi à 60 % de l’Iran constituaient une menace équivalente à « neuf bombes », visaient un objectif plus profond : l’avenir technologique de l’Iran, fusionnant le potentiel nucléaire avec la modernisation militaire basée sur l’IA. Mais pourquoi dissimuler cette action préventive derrière les données d’une agence des Nations unies ?

« Le programme nucléaire iranien est une menace existentielle », a déclaré Benjamin Netanyahu, reprenant ce qu’il a répété des centaines de fois au fil des ans.

La motivation d’Israël n’était pas nouvelle. Depuis 2018, les discours de Netanyahu à l’ONU sur « l’entrepôt secret » de l’Iran poussaient à des frappes préventives, présentant les ambitions nucléaires de l’Iran comme apocalyptiques. Pourtant, le stock, qui augmentait depuis des mois, ne présentait pas d’urgence soudaine. Le changement est survenu avec le rapport de l’AIEA et la censure du 6 juin, soutenue par 19 voix contre 3 par les USA et leurs alliés, qui a donné à Israël une façade « défensive » pour « r2VEIL DU Lion ». L’IA de Mosaic, qui passe au crible des millions de points de données, a signalé des sites non déclarés comme Turquzabad, alimentant les craintes de « détournement » exprimées dans le rapport, faisant écho aux sanctions de 2018 motivées par des résultats similaires de Mosaic.

L’urgence semblait dépendre du timing. Les stocks de l’Iran augmentaient régulièrement depuis des mois, mais le discours sur une percée imminente n’a pris de l’ampleur qu’après la censure de l’AIEA le 6 juin 2025. Cette résolution, adoptée par 19 voix contre 3, a fourni à Israël la couverture diplomatique dont il avait besoin. La plateforme Mosaic de Palantir a joué un rôle essentiel dans ce revirement. Ses données ont façonné le rapport du 31 mai, signalant des anomalies à Fordow et Lavisan-Shian, et reprenant les allégations antérieures sur Turquzabad, malgré les dénégations et les accusations de sabotage de l’Iran depuis des années.

L’histoire de Une s’est rapidement effondrée. Le 18 juin, Rafael Grossi a déclaré à CNN : « Nous n’avions aucune preuve d’un programme d’armement systématique. » Ses réserves (« les inspecteurs ont peut-être manqué certaines activités ») n’ont fait qu’accroître les soupçons. Et lorsque l’Iran a divulgué des documents le 12 juin alléguant que Grossi avait partagé les résultats de Mosaic avec ses homologues israéliens lors d’un forum parrainé par les USA, la neutralité de l’AIEA a été remise en question. Le ministère des Affaires étrangères de Téhéran a accusé l’agence de devenir un « canal de données » pour l’agression israélienne.

L’histoire antérieure à 2025 renforce ces soupçons. Les résultats de Mosaic avaient déjà été utilisés pour justifier des mesures punitives en 2018 et influencer la distribution de l’aide par le Programme alimentaire mondial des Nations unies entre 2019 et 2023. Dans les deux cas, le logiciel « boîte noire » de Palantir a été considéré comme faisant autorité, malgré les questions soulevées quant à son impartialité et son caractère invérifiable.

Mosaic n’a pas été conçu pour vérifier le respect des traités, mais pour gagner des guerres. Il cartographie les réseaux de menaces, déduit les intentions et signale les dangers émergents, comme il le fait aujourd’hui à Gaza et en Ukraine. Lorsque cet état d’esprit contamine le contrôle des armements, la prévention devient prophétie.

De la surveillance à l’ingérence

Ce qui a commencé comme un projet de données post-11 septembre visant à suivre les insurgés en Irak s’est transformé en un mastodonte de surveillance opaque intégré à la gouvernance mondiale. La plateforme Mosaic de Palantir, initialement développée avec le soutien de la CIA et de la DARPA, se situe désormais à la frontière entre la surveillance et la guerre, en particulier dans des institutions telles que l’AIEA.

L’AIEA n’a jamais été conçue pour fonctionner comme une agence de renseignement. Son mandat est la vérification, pas la prédiction ; la diplomatie, pas la dissuasion. Mais Mosaic renverse cette logique. Elle transforme les images satellites, les données de géolocalisation, les mouvements de personnel et les réseaux sociaux en ce que Palantir appelle la « connaissance du domaine » [domain awareness], un concept emprunté non pas aux traités de désarmement, mais à la doctrine du champ de bataille. Lorsqu’elles sont utilisées de manière non transparente, les informations fournies par Mosaic ne se contentent pas d’informer, elles prescrivent. Et lorsqu’elles sont associées à des alliés militaires, elles peuvent devenir des déclencheurs.

Frappes israéliennes sur Téhéran

Les frappes de 2025 contre l’Iran illustrent cette évolution. Selon des documents iraniens divulgués, Rafael Grossi et le personnel affilié à l’AIEA ont été exposés à des messages filtrés par Israël lors d’événements universitaires occidentaux et de briefings « techniques » organisés avec des universitaires pro-israéliens spécialisés dans le nucléaire. Les services de renseignement iraniens affirment désormais que certains points de discussion dérivés de Mosaic, notamment ceux concernant Lavisan et Turquzabad, proviennent de clusters de données gérés par Israël. L’AIEA n’a pas nié ces échanges, mais insiste sur le caractère indépendant de ses rapports.

«Mosaic est comme Minority Report pour l’uranium », a ironisé un responsable de l’AIEA, soulignant son pouvoir prédictif.

Même si cela était vrai, la structure même de Mosaic sape la confiance. L’architecture centrale de la plateforme est fermée. Ses déductions ne sont pas reproductibles. Les résultats ne peuvent pas être retracés jusqu’aux données brutes fournies par des tiers, en particulier les États soumis à inspection. Lorsque les soupçons sont codifiés dans les rapports de garanties de l’ONU, cela donne lieu à des prétextes de violence déguisés en vérification et en analyses précises.

Les juristes ont tiré la sonnette d’alarme. Bien qu’aucun traité officiel n’interdise l’utilisation de l’analyse prédictive dans le contrôle des armements, l’introduction d’algorithmes de qualité militaire non vérifiables dans les structures de vérification civiles viole l’esprit, sinon la lettre, du Traité de non-prolifération nucléaire. L’utilisation de Mosaic pour éclairer les décisions de conformité au JCPOA, par exemple, a donné un poids disproportionné aux résultats de la surveillance usaméricaine, alignée sur Israël, dans l’élaboration de la politique multilatérale.

Il en résulte une dérive silencieuse mais décisive de la surveillance vers l’ingérence. L’AIEA, autrefois garante de la retenue, est aujourd’hui accusée de blanchir la logique du renseignement militaire à travers le langage de la diplomatie. Ce faisant, elle a peut-être permis précisément ce qu’elle était censée empêcher : une guerre unilatérale justifiée par des données qui ne souffrent pas de contestation.

Un dangereux précédent

Le fait que l’AIEA s’appuie sur Mosaic pour justifier l’opération israélienne crée un précédent aux conséquences considérables. Autrefois garante neutre de la non-prolifération, l’agence externalise désormais les vérifications critiques et les évaluations des menaces à un système d’IA privé, conçu pour la guerre et non pour la surveillance.

Ce n’est pas la première fois que Mosaic influence les résultats géopolitiques. En 2018, les conclusions de Mosaic à Turquzabad ont été utilisées pour justifier les sanctions de l’ONU contre l’Iran, malgré les protestations de ce dernier qui affirmait que le site avait été saboté. Entre 2019 et 2023, le Programme alimentaire mondial des Nations unies a utilisé les résultats de Mosaic pour allouer l’aide humanitaire, conditionnant l’aide aux prévisions comportementales générées par un sous-traitant usaméricain du secteur de la défense. INTERPOL a également intégré les outils Palantir dans ses processus de lutte contre le terrorisme, ancrant ainsi la logique de Mosaic au cœur des institutions internationales.

Ces précédents sont importants. Mosaic est un système d’IA opaque : ses algorithmes sont propriétaires, non vérifiables et conçus pour la contre-insurrection. Le rapport de l’AIEA du 31 mai 2025, qui fait état de 409 kg d’uranium enrichi à 60 % (dont 166,6 kg à Fordow), a déclenché une condamnation initiée par les USA et a ouvert la voie aux frappes aériennes israéliennes, qui ont tué plus de 220 personnes. L’aveu ultérieur du directeur général de l’AIEA, Rafael Grossi (« Nous n’avions aucune preuve d’un programme d’armement systématique ») n’a guère contribué à réparer les dégâts. Dans le brouillard de l’analyse prédictive, Mosaic avait déjà réécrit les règles en matière de preuve.

Majid Tajan Jari, éminent expert iranien en IA et professeur, assassiné par Israël

Plus inquiétant encore est le fait que ce logiciel, qui trace les métadonnées, les affiliations professionnelles et les tendances comportementales, ait pu contribuer à cibler des individus, et pas seulement des installations. La frappe israélienne du 15 juin 2025 qui a tué Majid Tajan Jari, un éminent scientifique spécialisé dans l’IA à l’université de Téhéran, suggère une convergence entre le signalement comportemental de Mosaic, la liste noire d’Israël et l’ambition de Palantir de dominer l’infrastructure militaire de l’IA. Jari n’avait aucun lien connu avec le programme nucléaire iranien. Mais son importance dans le domaine de l’intelligence artificielle, notamment ses recherches publiées sur les systèmes à double usage, faisaient de lui une cible idéale pour un système conçu pour signaler les « menaces futures ».

Si les données de Mosaic ont été utilisées pour localiser et éliminer des scientifiques civils, alors la frontière entre surveillance et guerre s’est effondrée. Le résultat n’est pas seulement un crime de guerre, c’est une transformation des institutions internationales en vecteurs d’agression privatisée. Aucun cadre juridique ne régit actuellement l’utilisation de l’IA militaire privée dans l’application des traités. Pourtant, des décisions qui faisaient autrefois l’objet de débats diplomatiques, telles que celle de déterminer qui représente une menace, sont désormais prises par des algorithmes optimisés pour la préemption.

Alors que l’Iran suspend les inspections et menace de révéler les activités nucléaires non déclarées d’Israël à Soreq, les conséquences de ce précédent se répercutent à l’extérieur. Mosaic, commercialisé comme un outil de conformité réglementaire, est devenu un instrument d’escalade. Sa simple présence dans la structure de l’AIEA invite à la manipulation stratégique, à l’opacité et à l’érosion de la confiance dans les institutions mondiales. Si la guerre peut être déclenchée par les résultats d’un logiciel, sans responsabilité, transparence ou recours, alors le régime du Traité de non-prolifération est peut-être déjà obsolète.

CHRISTOPHE AYAD/FRÉDÉRIC BOBIN
The Enigma of Mohammed VI
A six-part series

Twenty-six years after coming to power, the Moroccan sovereign remains a complex figure whose relationship with power continues to raise questions. As the question of his succession begins to arise, ‘Le Monde’ traces his career in a series of articles.

Video summary


 

 Table of contents

1. The twilight of Morocco's King Mohammed VI

    2.     Mohammed VI's youth in the shadow of Hassan II

    3.     Mohammed VI, the king of unfinished reforms

    4.     Mohammed VI, a king with big foreign policy plans

    5.     Mohammed VI, the makhzen and the art of palace secrecy

    6.      Mohammed VI, Islam and the Islamists 

1.    


29/08/2025

CHRISTOPHE AYAD/FRÉDÉRIC BOBIN
El enigma Mohamed VI
Una serie de seis episodios

Veintiséis años después de su llegada al poder, el soberano marroquí sigue siendo un personaje complejo, cuya relación con el poder no deja de suscitar interrogantes. Ahora que comienza a plantearse la cuestión de su sucesión, “Le Monde” repasa su trayectoria en una serie de artículos.

Resumen audio 

Índice

1.  En Marruecos, atmósfera de fin de reinado para Mohamed VI …………………2

2.  Mohamed VI, una juventud a la sombra de Hassan II…………………………….11

3.  Mohamed VI, el monarca de las reformas inconclusas………………………….21

4.  Mohamed VI, rey de las grandes maniobras diplomáticas………………………30

5.  Mohamed VI, el majzén y el arte de los secretos palaciegos ……………………39

6. Mohamed VI, el islam y los islamistas .………………………………………......49


 

CHRISTOPHE AYAD/FRÉDÉRIC BOBIN
L’énigme Mohammed VI
Une série en 6 épisodes

Vingt-six ans après son arrivée au pouvoir, le souverain marocain demeure un personnage complexe, dont le rapport au pouvoir ne cesse d’interroger. Alors que la question de sa succession commence à se poser, « Le Monde » retrace son parcours dans une série d’articles.
Résumé audio

 

Table des matières

1.        Au Maroc, une atmosphère de fin de règne pour Mohammed VI ………    2

2.        Mohammed VI, une jeunesse à l’ombre de Hassan II………………………..13

3.        Mohammed VI, le monarque des réformes inachevées……………………..23

4.        Mohammed VI, roi des grandes manœuvres diplomatiques……………….33

5.        Mohammed VI, le makhzen et l’art des secrets de palais………………..…43

6.        Mohammed VI, l’islam et les islamistes………………………………….....…54

 


 

28/08/2025

QASSAM MUADDI
Israël voulait punir le village palestinien d’al-Mughayyir : il a donc détruit 10 000 de ses oliviers

Israël a déraciné 10 000 oliviers à al-Mughayyir lors d’un siège de trois jours de ce village palestinien de Cisjordanie. L’armée israélienne a déclaré que le déracinement des arbres visait à « dissuader » les habitants du village et à leur faire « payer un prix fort ».

Qassam Muaddi, Mondoweiss, 26/8/2025

Traduit par Tlaxcala

 Les habitants palestiniens d’al-Mughayyir inspectent les dégâts causés par le siège israélien de trois jours sur le village, le 25 août 2025. (Photo : Anne Paq/Activestills)

Israël vient de détruire les oliveraies du village palestinien d’Al-Mughayyir, au nord-est de Ramallah, où la production d’huile d’olive représente une part importante des revenus annuels de la plupart des familles. L’armée israélienne avait imposé un couvre-feu au village jeudi dernier et avait commencé à fouiller les maisons, arrêtant un nombre indéterminé de Palestiniens, dont le maire du village, Ameen Abu Alia, pendant trois jours. Le siège d’al-Mughayyir fait suite à des informations selon lesquelles un colon israélien aurait été attaqué près du village, après quoi les bulldozers de l’armée israélienne ont déraciné quelque 10 000 oliviers dans la plaine orientale du village, selon l’association locale des agriculteurs. Certains de ces arbres avaient jusqu’à 100 ans.

L’armée israélienne a déclaré que le couvre-feu et la destruction des terres agricoles du village visaient à capturer l’agresseur, mais le quotidien israélien Haaretz a cité le chef du commandement central de l’armée israélienne qui a déclaré que « l’arrachage des arbres visait à dissuader tout le monde. Pas seulement ce village, mais tout village qui tenterait de s’en prendre aux résidents [colons israéliens] ». Le commandant israélien aurait déclaré que « chaque village doit savoir que s’il commet une attaque, il en paiera le prix fort et sera soumis à un couvre-feu et encerclé ».

Le village d’al-Mughayyir est dans le collimateur de l’armée israélienne et des colons depuis au moins deux ans. Depuis octobre 2023, les colons israéliens ont attaqué al-Mughayyir à plusieurs reprises, la plus grande attaque ayant eu lieu en avril 2024, au cours de laquelle les colons ont endommagé des baraques agricoles et des maisons, et tué un Palestinien qui défendait sa maison depuis son toit. L’armée israélienne a de plus en plus restreint l’accès des villageois à leurs terres agricoles, en particulier à leurs oliveraies situées à l’est, rendant finalement toute la plaine orientale du village inaccessible aux Palestiniens.


 Le village surplombe les pentes de la vallée du Jourdain, juste à côté de la route israélienne Allon, construite au début des années 1970, qui traverse la partie orientale de la Palestine du nord au sud, parallèlement à la vallée du Jourdain. Depuis 2019, le gouvernement israélien a déclaré son intention d’annexer toute la zone à l’est de la route Allon, y compris l’ensemble de la vallée du Jourdain.

Depuis octobre 2023, les colons israéliens ont intensifié leurs attaques contre les communautés rurales palestiniennes dans ces zones, expulsant des dizaines de familles bédouines et vidant la région de toute communauté palestinienne. Ces derniers mois, les colons israéliens et l’armée israélienne se sont concentrés sur le harcèlement des villages adjacents à la route israélienne, restreignant les déplacements des Palestiniens et leur accès à leurs terres.

Des moyens de subsistance détruits

« Vers 8 h 30 du matin, l’armée d’occupation est entrée dans le village et a imposé un couvre-feu, puis elle a commencé à entrer dans les maisons et à les fouiller », a déclaré Fayez Jabr, agriculteur et villageois d’al-Mughayyir, à Mondoweiss. « Certaines maisons ont été fouillées trois ou quatre fois, et l’armée d’occupation a arrêté de nombreux jeunes hommes et le maire. Pendant ce temps, les bulldozers de l’occupation ont continué à déraciner les oliviers dans la plaine orientale. »

« Ils ont déraciné des milliers d’arbres sur une superficie de quatre kilomètres carrés, ce qui représente jusqu’à la moitié de la production d’olives d’al-Mughayyir », a poursuivi Jabr. « Toutes les familles du village ont été touchées. »

Jabr a ajouté que l’armée israélienne avait également détruit les cultures d’olives dans d’autres parties des terres agricoles du village. « Il y a quatre mois, ils ont déraciné 80 oliviers appartenant à mon cousin et moi-même à l’ouest du village », a-t-il déclaré, indiquant que l’armée israélienne avait confisqué des terres agricoles dans la partie sud du village pour construire une nouvelle route destinée à relier un avant-poste de colons récemment établi sur un parc pour enfants appartenant au village.

« Nos terres agricoles au sud du village ont été confisquées et nous avons un accès restreint aux terres agricoles à l’ouest », a précisé Jabr. « Les terres agricoles les plus importantes de la plaine orientale ont maintenant été rasées au bulldozer. »

Jabr a fait remarquer que les seuls oliviers qui restaient aux villageois se trouvaient dans les environs immédiats du village, autour et entre les maisons. « Avant octobre 2023, ma famille et moi produisions jusqu’à 80 bidons d’huile d’olive, de 16 litres chacun », a-t-il rappelé. « Mais au cours des deux dernières saisons, nous avons à peine produit 10 bidons. »

À moins de deux mois de la récolte annuelle des olives, la destruction d’un si grand nombre d’oliviers aura un impact sur une industrie locale déjà en difficulté. « Nous aurons de la chance si nous produisons deux bidons cette année », a déclaré Jabr.

L’intensification des attaques de l’armée israélienne contre les terres agricoles palestiniennes en Cisjordanie s’est accompagnée d’une expansion croissante des plans de colonisation israéliens. La semaine dernière, le gouvernement israélien a approuvé la construction de nouveaux quartiers de colons dans une zone stratégique de Cisjordanie à l’est de Jérusalem, connue sur les cartes israéliennes sous le nom de E-1. Ce projet s’inscrit dans l’objectif plus large d’Israël de séparer le nord et le centre de la Cisjordanie du sud afin d’effacer la contiguïté territoriale d’un éventuel État palestinien, notamment grâce à un projet d’infrastructure récemment approuvé qui redirigerait les mouvements palestiniens dans la zone E1 via un réseau de tunnels.

Le projet de colonisation E-1 permettrait de relier la colonie israélienne illégale de Maale Adumim à Jérusalem, d’étendre la présence des colons israéliens entre Jérusalem et la vallée du Jourdain et de diviser effectivement la Cisjordanie en deux. Selon le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, ce projet « effacerait l’État palestinien par des actes, et non par des mots ».

Dans le même temps, les colons israéliens ont multiplié leurs attaques contre les Palestiniens en Cisjordanie. Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA), « le nombre mensuel de Palestiniens blessés par des colons israéliens a plus que doublé en juin et juillet 2025 (environ 100) par rapport à une moyenne de 49 par mois entre janvier et mai 2025 et de 30 par mois en 2024 ».

Depuis octobre 2023, les forces israéliennes et les colons ont tué au moins 1 000 Palestiniens en Cisjordanie, tandis que les forces israéliennes en ont arrêté plus de 10 000.